Les « gueules cassées » ont largement participé à la naissance de la chirurgie esthétique, après la première guerre mondiale où la chirurgie réparatrice de la face voit le jour. Mais c’est à la seconde guerre mondiale que la chirurgie plastique s’est généralisée à tout le corps. C’est
à cette même époque que la kinésithérapie s’est structurée dans certains pays européens. La majorité des agents physiques utilisés par la physiothérapie moderne a déjà été employée dans l’antiquité. Les premiers écrits de la Grèce et de Rome se rapportent aux effets avantageux du soleil et de l’eau. De plus, à cette même époque, le traitement physique et les massages étaient utilisés par les Chinois, les Persans et les Égyptiens.
Pourtant, le champ de la physiothérapie ne se dessine qu’à la fin du XIXe siècle en Angleterre. Peu après, les chirurgiens orthopédiques américains ont commencé à former de jeunes femmes pour obtenir le grade de licencié en éducation physique. Elles étaient chargées de prendre soin des patients, notamment dans les hôpitaux.
Nous poursuivons l’écriture de l’histoire de la kinésithérapie, qui s’est octroyé l’esthétique de nos jours. Cette discipline consiste en une application d’un ensemble d’actes en vue de parfaire l’apparence physique d’un usager. Elle lutte contre les signes de vieillissement, d’obésité, ou de relâchement de la peau, par exemple.
Le développement de la chirurgie plastique a subi une évolution fulgurante depuis ces 25 der- nières années et cette évolution entraîne la kinésithérapie dans son engrenage. Cette dernière trouve sa place dans la sphère des soins esthétiques entre le dermatologue et l’esthéticienne. Or, la kinésithérapie est une profession paramédicale reconnue pour ses actes thérapeutiques qu’ils soient préventifs, curatifs ou palliatifs.
Dans certains pays, comme le Maroc, face à une forte demande, la chirurgie esthétique « low- cost » s’est développée pour répondre à la demande du tourisme médical. La physiothérapie se propose alors de s’infiltrer dans la brèche qu’ouvre cet engouement. Elle cherche à s’imposer dans le marché de l’esthétique pour une population étrangère, mais aussi locale.
Cependant, la kinésithérapie marocaine est jeune et le Maroc comprend seulement 3000 kiné- sithérapeutes environ. À ce jour, des milliers de patients nécessitent une pratique thérapeutique de la part de cette kinésithérapie. Ces patients restent sans prise en charge pour des raisons de méconnaissance de la kinésithérapie par la population, la faiblesse du taux de remboursement des séances et le manque de prescription et d’orientation par les médecins. Nous devons donc nous recentrer sur la raison même de la naissance de notre profession après la catastrophe des huiles frelatées en 1959 à Meknès, c’est-à-dire rééduquer en priorité des malades, des trau- matisés et des handicapés.
Et bien non ! Contre vent et marrées, nous continuons à développer les soins de beauté ! S’agit-il d’une dérive de la kinésithérapie au Maroc ?
La société d’aujourd’hui privilégie l’apparence et le paraître au travers de nos magazines, la télévision et sans oublier l’image commerciale de la femme ; et nous savons combien ces médias influencent notre quotidien. Ainsi, l’apparence physique est devenue une source rentable de la consommation et de l’industrie. La conséquence est que l’attention de beaucoup d’usagers se concentre sur l’aspect physique. Cependant, l’insatisfaction de son corps peut aller d’une simple préoccupation à une véritable pathologie.
En effet, de nombreuses personnes sont complexées par une imperfection esthétique telle qu’une cicatrice trop apparente, un excès de poids, un abdomen trop volumineux. . . Si cette disgrâce physique est considérée ou ressentie comme un simple désavantage, elle peut cacher malgré tout un mal-être ; mais de quel mal-être peut-il s’agir ?

De nombreuses publications dénoncent les conflits psycho- somatiques et précisent que l’enveloppe physique ne repré- sente que la vitrine de l’estime de soi et donc de l’identité de soi [1–6].
La faiblesse de l’image de soi physique favorise la perturbation de la sérénité de son intérieur propre. La littérature [7] souligne le lien très étroit entre le mal-être de la perception de l’image corporelle et les troubles psychologiques en lien avec :
l’estimation de son corps ; la cognition ;
l’émotionnel ;
le comportement.
D’autres problèmes neuropsychologiques comme la dépres- sion, les troubles alimentaires, le dysfonctionnement sexuel, l’anxiété sociale. . . peuvent surgir en lien avec cette dysmorphophobie.
Savons-nous alors ce que nous soignons chez ces personnes en mal-être : un ventre trop mou, des rides anachroniques, une silhouette disgracieuse ou bien une dépression, une anxiété sociale ou encore un complexe sexuel ? À l’inverse, les soins que nous apportons à ces usagers ont-ils une réper- cussion sur leur état psychologique ? Certains auteurs le confirment [8,9].
Dans l’ignorance, certains kinésithérapeutes adaptent leurs connaissances et leurs pratiques classiques aux soins esthétiques, sans se préoccuper du décodage du véritable mal-être. Les techniques sont manuelles et souvent instru- mentales pour tenter de répondre à la souffrance d’une patientèle souvent en mal-être physique sans pour autant se soucier de la part psychologique. Ne devons-nous pas nous pencher sur ces questions pour comprendre la demande de l’usager, avant de se lancer à cœur perdu, sur le corps d’autrui ?
Selon Rosenberg, l’identité de soi et l’identité sociale peuvent subir des modifications profondes tout au long de la vie [10]. En effet, le corps est parfois considéré comme une image de l’identité de soi, car il se retrouve entre les perceptions que l’individu se fait de lui-même et l’attente du milieu social dans lequel il vit [11,12]. Les liens de causes à effet sont possibles entre la modification corporelle et les conséquences identitai- res. Contrairement à ce que nous pourrions croire, le motif de consultation est souvent le masque d’une crise identitaire. La kinésithérapie marocaine est en devoir de s’interroger sur l’intérêt de notre plan de traitement, car, qu’on le veuille ou non, nous apportons un soin non pas uniquement de confort, mais aussi de fond et ce sans en maîtriser les conséquences psy- chologiques. Agissant, malgré nous, sur l’estime de soi phy- sique, notre kinésithérapie est invitée à découvrir l’impalpable cheminement entre le corps et l’image que l’on se fait de ce corps.
Chaque usager souhaite atteindre une plastique qui lui est propre et représente pour lui l’image exemplaire du parfait. La notion de beauté varie selon l’aspect culturel, religieux et ethnique, mais aussi d’une personne à l’autre, tout simple- ment. Ce qui signifie qu’un entretien préalable s’impose avant tout soin esthétique.
Les différentes études sur l’influence qu’a notre corps sur nos émotions et inversement, nous montrent encore une fois que l’usager, parfois sous la contrainte psychologique, se lance à la recherche de soins esthétiques. Cela, pour répondre au mieux à l’estime de son image et, au plus, à un trouble neuropsy- chologique, et ce sans que le kinésithérapeute en prenne conscience généralement.
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Nous savons que ce n’est pas notre domaine de prédilection, mais l’évolution de notre profession nous ouvre d’autres hori- zons ; à nous de décloisonner notre chère kinésithérapie et explorer le savoir de l’âme et le corps.
Nos pratiques physiques ne doivent plus faire cavalier seul à la conquête aveugle au nom de l’autonomie professionnelle, mais comprendre les connexions psychosomatiques et s’imprégner des pratiques psychologiques. Une collaboration kiné-psycho devient, alors incontournable. Cette conjugaison de la kinésithérapie au mode psychologique devrait nous aider à décoder le véritable motif de consultation et ajuster notre savoir-soigner pour ouvrir et adapter nos pratiques aux besoins en devenir.
Par ailleurs, voici une nouvelle discipline qui s’impose à nous, la pratique est répandue sur le territoire marocain depuis une dizaine d’années, mais la formation académique semble vivre ses réformes régulières en marge de la réalité du marché. En effet, la formation en kinésithérapie ne prend pas en compte la naissance de cette nouvelle orientation. Les tech- niques spécifiques, les indications et surtout les précautions et les contre-indications devraient être intégrées dans les pro- grammes de formation initiale. Dans le cas contraire, la méconnaissance des dangers peut aboutir à des conséquen- ces graves pour les deux parties.
La discipline « esthétique » n’existant pas dans le pro- gramme de formation, chaque praticien puise dans ses tech- niques classiques de rééducation pour répondre à la demande. Parallèlement à cela, le professionnel reste sous la pression des vendeurs de matériel paramédical. Ils exer- cent leur influence commerciale et nous dictent la conduite à tenir, par des formations accompagnant la vente du dit matériel sans tenir compte des causes et des conséquences psychologiques.
La vision de la pratique factuelle (evidence based practice) doit s’imposer également à cette discipline, ainsi nous pourrions espérer le progrès de nos pratiques sans dérive.
Déclaration de liens d’intérêts
L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

Saïd Chajid (Directeur de l’Institut des Hautes Études Paramédicales du Sud (Marrakech))

Références
[1] Broder H, Phillips C, Kaminetzky S. Issues in decision making: should I have orthognathic surgery?. Seminars in Orthodontics; 2000.
[2] De Sousa A. Psychological issues in oral and maxillofacial reconstructive surgery. Br J Oral Maxillofac Surg 2008;46:661–4.
[3] Pabari S, Moles D, Cunningham S. Assessment of motivation and psychological characteristics of adult orthodontic patients.
Am J Orthod Dentofacial Orthop 2011;140:e263–72.
[4] Sarwer D, Bartlett SP, Whitaker LA, Paige KT, Pertschuk MJ, Wadden TA. Adult psychological functioning of individuals born with craniofacial anomalies. Plast Reconstr Surg 1999;103:
412–8.
[5] Varela M, García-Camba JE. Impact of orthodontics on the
psychologic profile of adult patients: a prospective study. Am J
Orthod Dentofacial Orthop 1995;108:142–8.
[6] Cunningham SJ, Gilthorpe MS, Hunt NP. Are orthognathic
patients different? Eur J Orthod 2000;22:195–202.
[7] Ninot G, Delignières D, Fortes M. L’évaluation de l’estime de soi
dans le domaine corporel. STAPS; 2000.
[8] Annis NM, Cash TF, Hrabosky JI. Body image and psychosocial
differences among stable average weight, currently overweight,